Icônes du passé, désir du présent : le come-back inattendu des anciens pictogrammes
26 octobre 2025
Flashback visuel : les pictogrammes, icônes universelles
Il faut se rappeler d’abord ce que peut un pictogramme. Par définition, il s’agit d’un signe graphique simplifié, conçu pour transcender les langues – une invention au croisement de la nécessité et du génie visuel. Leur âge d’or : les années 60 et 70, dans la foulée des Jeux Olympiques de Tokyo (1964) et de Mexico (1968). Les jeux du Mexique, cuvée 68, marquent une véritable révolution : Otl Aicher et son équipe inventent pour Munich 1972 un système de pictogrammes vibrant, rationnel, qui deviendra un standard mondial (Source : DesignBoom).
- Otl Aicher conçoit 21 pictogrammes sportifs pour Munich 1972, utilisant la grille modulaire pour assurer cohérence et lisibilité.
- Isotype, dès les années 1930 à Vienne, lance la première grammaire internationale du pictogramme – anticipation du “design universel”.
Autant dire qu’il ne s’agit pas d’un accident de parcours mais d’un projet ambitieux : baliser le monde, le rendre lisible (presque) sans mots. Les pictos, c’est Babel écrasée par une armée de panneaux stylisés.
Nostalgie et hypermodernité : l’effet revival décortiqué
Pourquoi, alors, ces pictos reviennent-ils ? Est-ce juste un nouveau symptôme du syndrome “c’était mieux avant” ? Pas tout à fait. Plusieurs facteurs se conjuguent, dans une alchimie bien milléniale :
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L’esthétique du “form follows function” à la rescousse
- Le minimalisme brutal mais chaleureux des anciens pictogrammes séduit les designers lassés de la surabondance visuelle.
- Le vieux picto, c’est le manifeste méta contre les fioritures du branding contemporain (regardez le succès du flat design, qui n’est souvent qu’un reboot du modernisme façon 60’s !)
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Le “retromania” et notre besoin d’ancrage
- Simon Reynolds, critique musical, a joliment nommé ce phénomène “retromania” (cf. son livre éponyme, 2011) : la société recycle ses propres symboles pour maintenir le lien avec un passé authentique… ou fantasmé.
- Le pictogramme devient alors marqueur rassurant, fixé quelque part avant l’ère du numérique massif.
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Instantanéité et lisibilité accrue dans l’« infosphere » actuelle
- Dans un monde saturé d’informations, le pouvoir communicatif du pictogramme redevient capital — cf les interfaces d’applications mobiles ou le métro de Tokyo où le pictogramme l’emporte toujours sur les notices en sept langues.
Du Formica à l’écran : exemples frappants de résurgence
Certains symboles vivent aujourd’hui une seconde jeunesse. Dans la culture pop, le design, le branding ou même les emojis (!), leur impact est éloquent :
- Les pictogrammes RATP/SNCF : autrefois imprimés sur plastique épais, ils ornent aujourd’hui des sweats, inspirent des livrets photos ou sont détournés par des studios comme FrenchType.
- La signalétique “brutaliste” des aéroports années 70 (hello, Charles-de-Gaulle 1, star du docu France Culture) ressurgit dans des campagnes hype (cf. Balenciaga Automne-Hiver 2021).
- Le picto “cassette” ou “VHS” : omniprésent sur les covers d’albums indie-pop (voir Chromatics, VHS Collection), icône immédiate d’une époque tactile et analogique.
- Revues et zines alternatifs : explosion des magazines mode ou architecture au look 80’s, jouant la carte du noir et blanc et de la typo picturale (cf. Étapes n°273).
Zoom sur le secteur digital : omniprésence du pictogramme néo-rétro
Quelques chiffres pour les digitophiles :
- Selon une étude menée par Adobe (2023), 72% des utilisateurs d’applications mobiles reconnaissent plus facilement une fonctionnalité s’il y a un pictogramme fidèle à ceux des années 70-90 (Adobe Blog).
- Le nombre de polices “icon-font” reprenant des pictos vintage a explosé de 150% sur Google Fonts entre 2018 et 2023.
Ce n’est pas de la coquetterie : le picto old school, c’est plus efficace, plus rapide, plus attachant — et souvent plus... marrant à détourner.
Les symboles, ces archétypes toujours vivants
Derrière le revival, affleure une dimension psychologique : pourquoi certains pictogrammes nous parlent-ils tant ?
- Archétypes visuels universels : Le triangle “danger”, le cercle “interdit”, la croix “soins” : autant de formes qui s’adressent au cerveau reptilien, selon la psychologie cognitive (cf. Donald Norman, The Design of Everyday Things).
- Code couleur immédiat : Bleu = info ou déplacement, rouge = stop ou urgence. Rien de neuf sous le soleil mais une force intacte, même dans la jungle des apps mobiles.
- Effet Madeleine de Proust : L’explosion des gifs et memes à base de signalétique vintage montre l’attachement épidermique à certaines formes (voir les Tumblr spécialisés type Signaletik).
Ajoutez à cela le goût du “verbatim visuel” – ce langage des signes qui se glisse entre la typo et l’image, le mot et le logo. Le pictogramme est (parfois) l’emoji du XXe siècle.
Entre appropriation et détournement : les nouveaux usages des vieux symboles
Le pictogramme vintage n’est pas seulement cité. Il est remixé, hacké, parfois même sacrifié sur l’autel du second degré. Quelques exemples :
- Les créateurs de Polaroid Now Plus réutilisent la fameuse gélule colorée “Photo interdit” façon design d’emballage à collectionner.
- En 2022, IKEA launch une collection capsule ("KÅSEBERGA") dont tout le storytelling s’inspire de la signalétique balnéaire rétro, habile mélange entre nostalgie et éco-design (Dezeen).
- À Montréal, sur le Plateau, la fresque géante en néon punk, signée En Masse, fait cohabiter pictos années 80 et tags de rue… tout un programme !
Ce que le retour des pictos raconte de notre rapport au temps
- Un besoin de repères fixes dans un monde liquide, pour reprendre la formule du sociologue Zygmunt Bauman.
- La culture du “remix”: On ne copie pas, on joue avec les formes, on les hybridise, on fait du “sampling” visuel façon Daft Punk du signage.
- Rapidité et efficacité: Dans la signalétique urbaine comme dans l’appli mobile, le pictogramme vintage fonctionne — ce qui le rend moins obsolète que jamais.
La pédagogie Web : le picto, complice du scroll
Sur Instagram, TikTok ou les portfolios de graphistes indie, les pictogrammes anciens sont convoqués, mixés à des filtres VHS, des fonds grainés ou des typographies “DIN”. Un exemple : le branding de Spotify Wrapped 2023, qui puise dans la signalétique aéroportuaire pour insuffler une vibe rétro-tech bien précise (Creative Bloq).
- Les utilisateurs partagent 63% plus facilement un contenu intégrant un symbole “old school” (chiffre Hootsuite Trends 2023).
- La typographie “pictogramme” est la deuxième tendance repérée par le salon Paris Design Week 2023 (cf. Trends Report).
Autre fonction : le picto devient balise rassurante dans le dédale du scroll infini. Avec, parfois, un brin de deuxième degré – iconique pictogramme “homme/femme” transposé dans des contextes inattendus (app dating queer, magazines indépendants, etc).
À l’heure du smart-logo : vers un nouveau classicisme du pictogramme ?
Ce revival pose question : le pictogramme ancien, entre le néo-fétichisme et la nécessité fonctionnelle, préfigure-t-il l’avènement d’un “classicisme” du design numérique ? Les agences de branding les plus pointues préfèrent désormais recycler des codes éprouvés à inventer à tout prix la roue hexagonale (coucou, SNFC 2024). Peut-être sommes-nous entrés dans l’ère du post-vintage utile : un retour au bon sens visuel, où la clarté se double d’un clin d’œil bien senti. Où le visiteur reconnaît — et aime reconnaître — ce qu’il avait presque oublié, quelque part entre un arrêt de bus, une cassette et une appli parée pour le futur… en flashback permanent.
Reste à parier : et si le pictogramme du XXe siècle devenait — non plus une relique — mais le code source d’une identité visuelle (enfin) partagée, entre générations nostalgiques et digital natives ?
