VHS Forever : Qui maintient la flamme magnétique de la cassette aujourd’hui ?

18 mars 2026

L’aura vibrante de la VHS : retour sur une icône imparfaite

On aurait pu penser la VHS ensevelie sous la poussière des reboot ratés et des lecteurs mangés par la rouille, quelque part entre le walkman orange fluo et les télécommandes universelles. Pourtant, la cassette survit — mieux, elle inspire. Grain vidé, couleurs baveuses, tracking hasardeux : autant de “défauts” devenus langages, références, ou fragrances stylistiques recherchées. Pourquoi, alors que tout va plus vite, certains labels revisitent le time-code magnétique ? Plongée dans une culture qui refuse de rembobiner jusqu’à l’oubli.

1. Les labels vidéo qui refusent d’appuyer sur “Eject”

Videodrome et consorts : le royaume des rééditions underground

  • Videodrome (États-Unis) – Label culte fondé à la fin des années 2010 par des passionnés de séries Z et de cinéma d’exploitation. Leur dada ? Sortir des éditions limitées en VHS de films oubliés : horreur, SF fauchée, anime bis. En 2023, leur tirage “Sorority Babes in the Slimeball Bowl-O-Rama” s’est écoulé en 48h (source : Birth.Movies.Death).
  • Lunchmeat VHS (USA) – À la fois fanzine rétro et micro-éditeur, Lunchmeat collabore régulièrement avec de jeunes réalisateurs indés pour sortir leurs films en VHS dès l’origine — non pas pour l’objet, mais pour le style visuel et la “fibre” analogique. Le magazine papier, lancé en 2011, en est à plus de 40 numéros, tous dédiés à la culture magnétique (source).
  • Retrosploitation (Royaume-Uni) – Ce label britannique déniche des pépites méconnues du vidéo-club pour leur offrir une deuxième vie sur cassette, boîtiers illustrés “à l’ancienne” à l’appui. Ils proposent parfois des éditions combos, VHS + DVD, pour les collectionneurs hybrides (source).

En France, la résilience DIY

  • Catsuka Vidéo – Ce label de l’univers de l’animation indépendante a sorti en 2019 une compilation de courts-métrages “oubliés”, non pas en Blu-ray… mais bien sur VHS, format imposé, pochette illustrée par un studio émergent (Catsuka).
  • Rétrospective dans les festivals – De 2017 à 2021, le festival Hallucinations Collectives à Lyon organisait la “Nuit VHS”, projection marathon avec bandes d’origine et projection de trailers d’époque, créant un véritable happening magnétique (source : hallucinations collectives).

2. Streetwear et fashion : la VHS au panthéon des références visuelles

La cassette en motif, pixel, logo ou glitch

  • Palace (UK) – Tee-shirts arborant des glitches VHS, hoodies “tracking error” ou bonnets logotypés “VHS lifestyle” : la marque skate adopte régulièrement les codes visuels de la vidéo domestique dans ses collections capsules (collection 2018, source : Highsnobiety).
  • Bape – Le label japonais a proposé, lors de ses collaborations avec Undercover, des prints style jaquette d’horreur VHS ou effets visuels typiques des “play/rewind”.
  • Balenciaga – Pour sa collection automne/hiver 2020, Demna Gvasalia propose des vidéos de campagne volontairement “brouillées”, comme passées sur une bande datant de 1987, et présentées en coulisse sur d’authentiques téléviseurs cathodiques (source : Nylon Mag).

La VHS, nouveau Graal de la sneaker culture

  • Nike Air Max 97 “VHS” (projet custom) – Inspiré par les cassettes TDK et Fuji, ce custom de 2019 reprend jusqu’aux étiquettes autocollantes multicolores iconiques et s’arrache sur le marché des “one-of-one” (source : Sneaker Files).

3. Les éditeurs d’art et la “pornographie du support”

Si la VHS revient, c’est aussi parce qu’elle parle d’objet. L’objet qui chauffe, claque, se casse. Pour certains, rééditer ou créer du faux-old, c’est un manifeste : chez les éditeurs pointus (Citizen Editions en France, Pentagram États-Unis), le design du boîtier et la fragilité du medium deviennent œuvre à part entière.

  • Citizen Editions – En 2022, sort une édition limitée de “Chéri, J’ai Rétrogradé les Kidz”, zine imprimé sur papier jauni accompagné… d’une mini-VHS customisée, jaquette mimant les loueurs de banlieue parisienne. 150 exemplaires vendus en trois semaines (source : Étapes).
  • Pentagram (US) – Le studio a collaboré en 2017 avec David Byrne pour sa série “Reasons to be Cheerful”, en proposant une expo dont le fil rouge était la projection de vidéos uniquement sur magnétoscope prêté (source : Pentagram show 2017).

4. Les artistes et musiciens : la bande, matière première du revival

Musique et labels underground

  • Death Waltz Recording Company – Connue pour ses vinyles de bandes originales de films d’horreur, cette “petite soeur” de Mondo propose parfois, lors de précommandes très limitées, la BO sur… VHS, avec artwork d’illustrateurs réputés (source : Mondo).
  • Vaporwave et VHS : symbiose 2.0 – Les albums de pioneers du vaporwave (Blank Banshee, Luxury Elite, Vektroid) sont régulièrement édités en petites séries VHS via Bandcamp ou par le label Neoncity. Un clin d’oeil à la nostalgie pop et à la saturation visuelle des années 80-90 (source : Vinyl Me, Please).

Le phénomène “VHS Art” sur Instagram et TikTok

Instagram explose de comptes d’artistes transformant des scènes pop ou cinéphiles façon visuels VHS, zoom flou en option. Mention spéciale à

  • @VHSGlitch – Artiste espagnol qui génère (et vend) ses propres designs digitalo-magnétiques, travaillés comme de fausses jaquettes vidéo (jusqu’à 8000 likes/post).
  • @the_vhs_diaries – Ce compte, mi-archive, mi-design, pousse le concept jusqu’à publier des stories en format 4:3, bruit inclus.

5. Pourquoi ce retour ? Analyse visuelle et socioculturelle

Le revival VHS n’est pas un simple “trip de nostalgie” de trentenaires : il sert d’anti-GAFAM, de refuge sensoriel face au streaming asceptisé. Plusieurs phénomènes convergent :

  1. L’esthétique défaut – Désirer le bruit, le glitch, "l’imperfection palpable" face à la froideur Netflix.
  2. Le besoin de tangible – Collectionner, manipuler, exposer ces objets cultes, modifier les jaquettes, échanger “sous le manteau”.
  3. Community is king – Le marché seconde main VHS a doublé entre 2018 et 2023, passant de 2 à 4 millions de cassettes vendues par an rien qu’aux États-Unis selon la Video Collectors Association (source).
  4. Iconographie FUTURE past – Les designers puisent dans les grilles de menu, le grain de la pub Banania 1992 ou des jaquettes “Giallo” pour créer du neuf à partir du vieux.

Un futur sans mémoire, c’est un futur flou

La grandeur de la VHS, ce n’est pas tant l’image que la réaction qu’elle provoque — entre sourire nostalgique et inspiration graphique acide. Qu’il s’agisse de micro-labels fouillant les braderies, de grandes maisons qui détournent l’imaginaire “tracking lost”, ou de musiciens qui scratchent leurs synthés sur une bande magnétique, la culture VHS irrigue par capillarité notre présent. La casquette “Be Kind Rewind” devient un code, le glitch, un manifeste. Et si demain, le prochain projet tendance sortait sur VHS avant de filer sur TikTok ? On n’aura pas tout vu… sur Netflix.