Photocopieuses, fanzines et révolutions graphiques : voyage à travers les villes-phares du graphisme photocopié en France

30 mars 2026

Lyon : ville pionnière entre graphzines et micro-édition

Lyon, capitale des rues biscornues et des nuits artistiquement agitées, s’est taillé une place de choix dans la galaxie du graphisme photocopié. Non seulement héritière d’une riche tradition de l’imprimerie (Gutenberg et ses disciples n’étaient pas si loin), mais surtout, Lyon explose dans les années 80 et 90 comme le terrain de jeu de collectifs d’affichistes, de sérigraphes et de fanzineurs.

  • Les éditions du Dernier Cri : Créées à la fin des années 90, elles fédèrent alors la scène « graphzine » autour de la photocopie, jouant la carte du trash, du brut, de l’irrévérence la plus totale. Leur atelier de la Guillotière devient le rendez-vous des affamés de trames sales et d’images bousculées (source : lederniercri.org).
  • La MJC Monplaisir et l’Institut d’Art Contemporain : véritable ruche d’ateliers où les jeunes graphistes explorent la photocopie autant comme support que comme langage. On y retrouve par exemple les prémices des « fanzines collage », mélanges d’images trouvées, détournées et multipliées à l’infini (source : mjclyon.org).

La ville organise dès 1986 les Journées du Fanzine, qui rassemblent plus de 400 créateurs et amateurs, et où le xerox et le massicot règnent en maîtres (source : L’Art du Fanzine, éditions Alternatives, 2001).

Paris : berceau de l’agitation graphique, des squats et des radios libres

Impossible de zapper la capitale de ce panorama. Paris, c’est la ville-laboratoire où le photocopié envahit affiches de concerts punk (Gibus et Caveau des Oubliettes en premières lignes), flyers de rave ou publications ultra confidentielles. La photocopieuse, souvent planquée entre deux machines à café dans les écoles d’art (Beaux-Arts, ENSAD, Penninghen), devient l’alliée d’une nouvelle génération de graphistes.

  • Les années 80, poussée libertaire : Paris voit éclore des collectifs tels que Bazooka, dont l’usage frénétique de la photocopie pour leurs visuels punk – affiches, tracts, autocollants – fait rapidement école (source : Punk Press, Éditions Hélium, 2013).
  • Les fanzines féministes et LGBTQ+ : La photocopie devient arme de diffusion massive pour Les Dégommeuses ou Le Gai Pied, reprenant le contrôle de la narration par des visuels chocs, souvent faits maison et massivement photocopiés dans des squats ou des MJC du Marais ou de Belleville (source : Fanzines !, Bibliothèque Forney, 2015).

En 1983, Paris compte officiellement plus de 800 fanzines et micro-publications référencées, la majorité produites sur copieur (source : Fanzinat, passion, Dargaud).

Rennes : l’énergie punk et la scène musicale graphique

Dans les années 80, Rennes s’affirme comme la zone de turbulence musicale et graphique. La photocopie, c’est le son de la résistance, le cri visuel des festivals TransMusicales et des collectifs punk en quête de supports rapides et bon marché.

  • L’affichage sauvage : Les murs du centre-ville sont saturés d’affiches réalisées à la photocopieuse. Le collectif du label New Rose imprime et distribue des centaines de posters pour Groupes Fantom et Marquis de Sade, marquant la cité d’un imaginaire graphique immédiatement reconnaissable (source : Rennes Métropole, dossier archives 2008).
  • Les bars et les MJC : Le label Sordide Sentimental et le mythique Bar La Bascule fonctionnent comme têtes de pont, distribuant des fanzines réalisés artisanalement, tous passés à la Xerox, puis agrafés à la va-vite. Nombre d’archives déposées aujourd’hui à la bibliothèque des Champs Libres attestent de la vitalité graphique de cette époque.

Toulouse : la scène alternative entre papier et mouvement social

À Toulouse, la photocopieuse épouse l’engagement politique autant qu’artistique. Dans les années 90, les mouvements étudiants, alternatifs et les communautés artistiques se l’approprient sans complexe.

  • Les collectifs d’étudiants : Les facs du Mirail et Paul Sabatier brassent tracts, affiches contestataires et journaux dissidents, tous conçus en mode tirage massif et collés sur les murs des quartiers Arnaud-Bernard ou Saint-Cyprien. C’est le terreau des futurs ateliers de micro-édition toulousains (archives du Centre d’Histoire du Travail, 2012).
  • Les festivals et lieux alternatifs : Festival Garonne, lieux autogérés… la photocopie est reine. Le collectif La Fanzinothèque (créée en 2004) permet même d’archiver et de montrer, années après années, les joyaux du graphisme photocopié occitan.

Marseille : melting-pot graphique et photocopie créole

Derrière ses airs de cité méditerranéenne nonchalante, Marseille cache une histoire brûlante avec la photocopie. Dans les années 90, la cité phocéenne offre un terrain d’expérimentation unique, le métissage visuel y prenant ses quartiers.

  • Affiches de concerts underground : Dans le quartier de la Plaine et au Lollipop Music Store, des dizaines de groupes créent à la chaîne des flyers dont la particularité est d’oser les superpositions, le grain volontaire et le détournement d’icônes populaires. Bon courage pour suivre la généalogie des artistes : on compte plus de 80 micro-publications en 1997 rien que sur les événements musicaux alternatifs (source : journal Ventilo, n°31, 1998).
  • Le Dernier Cri (encore eux) : En 1992 puis en 1999-2000, l’atelier se dédouble entre Lyon et Marseille, fédérant de nouveaux artistes locaux autour de la micro-édition, toujours 100% reliée à la photocopie (voir ci-dessus).

Aujourd’hui, Marseille abrite un fonds d’archives exceptionnel (La Friche Belle de Mai), qui commence à numériser la scène photocopiée depuis ses origines.

Bordeaux et le Sud-Ouest : le DIY entre graphismes radicaux et changements sociaux

Bordeaux, c’est le laboratoire du radicalisme graphique et des premiers collectifs écolo-féministes. La photocopie, instrument de subversion, y traverse les décennies des années 70 à aujourd’hui.

  • Les Baz’Art et le collectif Catastrophe : Véritables usines à tracts et flyers illustrés, souvent distribués lors de marchés ou de manifestations étudiantes.
  • La Fanzinothèque de Poitiers : Même si Poitiers n’est pas Bordeaux, il faut le mentionner, car c’est ici que se conserve le plus grand nombre de fanzines photocopiés en France, dont la moitié sont issus de collectifs bordelais et du Sud-Ouest (source : Fanzinothèque).

En 2022, la Fanzinothèque annonce 55 000 documents archivés dont 60% réalisés en photocopie dans les années 80-90 – un chiffre considérable pour prendre la mesure de cette créativité locale!

L’esthétique photocopiée : codes, influences et héritage

La photocopie n’est pas qu’un geste technique, c’est un style :

  • Forte présence du noir et blanc, certaines machines offrant un « grain » unique proche du pointillisme ou de la sérigraphie ratée
  • Usage du découpage, de la typo manuscrite ou décalquée, du collage d’images glanées dans des magazines
  • Expérimentations osées sur les supports : papiers de couleurs, transparents, surimpressions, etc.

Incarnant la subversion horizontaliste du savoir, la photocopie se transforme vite en prise de parole directe, fluide, spontanée et… diablement indémodable.

Pourquoi le photocopié fascine toujours les graphistes ?

Aujourd’hui, ce retour en force est palpable jusque dans les inspirations d’agences renommées (Studio Jimbo, Violaine & Jérémy), qui rejouent les codes de la trame, du mat et du faux vieux sur leurs identités graphiques pour marques en quête d’authenticité. De récentes expositions en France, comme « Le fanzine fait surface » à la Bibliothèque nationale de France en 2017, confirment cet engouement pour l’imparfait – celui qui raconte plus, plus vite, plus fort.

Certaines écoles d’art (Ensba Lyon, EESI Angoulême) proposent même des workshops « Xerox », explorant le geste comme une archive, un marqueur social et artistique. La photocopie, c’est l’esprit du temps qui résiste à la mode désincarnée du pixel parfait: un remix joyeux d’insolence, d’archive, de politique et de pop culture.

Pour aller plus loin : où voir et conserver cette mémoire ?

  • Fanzinothèque de Poitiers : la plus grande collection de fanzines photocopiés français (site ici).
  • Bibliothèque Forney à Paris : fonds dédié à la micro-édition et à l’esthétique photocopiée.
  • La Friche Belle de Mai à Marseille : expositions régulières.
  • Bibliothèque des Champs Libres à Rennes : riche fonds d’archives punk et DIY.
  • Manifestations : Festival Micro-Mathon (Lyon), salons, workshops dans de nombreuses écoles d’art.

Derrière chaque page froissée, chaque tache d’encre imprévue, le graphisme photocopié à la française reste la mémoire graphique voilée de nos luttes, de nos rêves et de cette créativité populaire qui refuse de rentrer dans le rang.