Fanzines underground 70-90 : dans l’atelier secret des imprimeurs DIY

22 février 2026

Une génération au poignet d’encre : pourquoi le fanzine rime avec artisanat

Stacker des pages fraichement découpées, sentir la colle type UHU, aligner une typo mastoc faite main : voilà le rituel du fanzineur avant-guerre Internet. De Londres à Lyon, de San Francisco à Bordeaux, ces micro-revues étaient l’alternative maison aux kiosques quadrillés par l’industrie. Socialement fauchés, artistiquement déchaînés, les faiseurs de fanzines menaient une guerre de pixels… sans pixels. À la place : bricolage, trouvailles et systèmes D.

Outre un amour du geste, c’est le coût – ou l’absence de budget – qui a dicté ce panthéon des procédés d’impression artisanale. Pas de surprise : produire un fanzine avant le web, c’était maîtriser une palette de techniques loin, très loin de l’impression HD en ligne d’aujourd’hui.

L’époque des duplicateurs : la gloire et la sueur de la polycopie

Avant la démocratisation de la photocopieuse, l’arme anticommerciale s’appelait le duplicateur à alcool, alias la “panthère violette”. Un nom qui sent bon la feuille humide et la salle des profs rétro, avec ce parfum entêtant d’alcool isopropylique.

  • Le duplicateur à alcool – Un stakhanoviste du bureau : il nécessitait de dactylographier ce qui deviendrait le master (un stencil spécial), puis d’imprimer chaque page par passage manuel sur la machine. Tirage maximum : 100 à 150 exemplaires lisibles, ensuite, les textes viraient au violet évanoui (Source : Wikipedia).
  • Le duplicateur à stencils (Gestetner & co) – La noble cousine, utilisée entre autres par la contre-culture britannique et les assos militantes dès 1940, mais encore présente chez les punks ou les fans de SF jusqu’aux années 80. Le stencil ? Un délicat pochoir, percé lettre par lettre, posé sur un tambour plein d’encre. Un résultat charbonneux, avec ce grain typique qui crie “do it yourself” (Source : Le Monde des Stencils).

Précision technique : ces procédés imposaient de tout recommencer à la moindre faute ou bavure. Pas d’effacer/réimprimer ! Il fallait jongler entre patience, dextérité, et le goût du chaos graphique. Un accident faisait parfois la "patte" d’un numéro.

Années 80-90 : le règne de la photocopieuse, entre punk, collage & Xérox attitude

L’arrivée de la photocopieuse – la mythique Xerox 914 made in USA – a changé la donne dès la fin des années 70. Elle atterrit dans les facs, les MJC, parfois en librairie, et ouvre la voie à une explosion de fanzines punk, BD, et musique indé.

  • Un coût stable : autour de 0,50 à 1 franc par page en 1985 (Paperblog), ce qui limitait la pagination mais offrait la magie du copy-paste à volonté.
  • Des effets de texture, de grain : la xérographie amplifie le contraste, fait baver la typo, transforme une photo médiocre en visuel indé branché.
  • L’âge d’or du collage : ciseaux, autocollants, lettrages découpés dans les magazines féminins, bouts de scotch et typographies ransom. Le look DIY du punk britannique ou des zinesters LGBTQ+ du Lower East Side s’est forgé là (Zines.fr).
  • Les machines tournent la nuit : pour éviter le regard du proviseur ou l’œil suspicieux du vendeur, les fanzineurs squattent les copieurs quand la ville dort. Nombre d’anecdotes évoquent la photocopieuse "empruntée" à la mairie ou à la bibliothèque municipale…

La sérigraphie : élitisme rock, couleurs et tirages confidentiels

Parmi les procédés chéris des micro-tirages, un nom ressort : la sérigraphie. Technique noble, héritée du pop art et du textile, la sérigraphie ravit les collectifs graphiques exigeants – un peu snobs, un peu geeks de la bichromie.

  • Permet les couleurs vives, le doré, l’argenté, et les encres fluo qui résistent au temps. Idéal pour les couvertures, les posters pliés (et repiqués dans les chambres d’ados !).
  • Limite principale : lent, complexe, et assez coûteux si on multiplie les couleurs. Un tirage de 100 exemplaires en deux couleurs pouvait prendre une soirée entière, nettoyage compris (Source : témoignages “Silkscreen Stories”, Fluctuat.net, 2003).
  • Toujours prisé par les collectifs d’illustration et les micro-éditeurs (ex. : la maison d’édition Le Dernier Cri, fondée en 1992, Marseille).

Offset, risographie & autres curiosités : l’appel du volume… ou du buzz visuel

Quand l’ambition augmente (tirages de 500, 1000 ou 2000 ex), d’autres procédés font leur entrée. Exit la salle de colle, place aux machines semi-pro.

  • Offset : Plébiscité par les collectifs avec un peu plus de fonds ou les fanzines “pro-am” type alternatives BD ou rock. Qualité supérieure à la photocopie, impression en quadrichromie possible, mais impliquait le passage par un imprimeur local (généralement compréhensif face à l’idéalisme des zinesters). Un numéro de 300 pages coûtait en francs l’équivalent de 400 à 600 € actuels (Zines.fr).
  • Risographie : Apparu fin 80/début 90, le duplicopieur Riso (cousin mutant du duplicateur à stencil) permet la couleur, des tirages supérieurs… et un rendu très “wabi-sabi”, entre photocopie et sérigraphie. Un moteur du revival fanzine années 2000–2010, mais déjà présent chez certains précurseurs (Wikipedia).
  • Autres curiosités : Impressions typo sur presses à bras pour les ultra-puristes, expérimentation avec le thermocopie (CopiePress ou thermofax, années 70). Rare, mais apprécié d’une poignée d’alchimistes visuels.

Techniques et astuces visuelles : fanzine, terrain de jeu de la récup’

On ne compile pas l’histoire du fanzine sans parler créativité. C’est dans la contrainte que l’art du détournement prend racine. Parmi les méthodes les plus courues pour sortir du troupeau :

  • Utilisation de papiers de récupération : feuilles à en-tête “oubliées” à la mairie, papiers fluos, pages de cahiers jaunes ou roses… Chaque support apportait sa touche de texture et de couleur, forçant parfois à réinventer la charte graphique à chaque numéro.
  • Jeu sur le format : minizines format poche, A5, A6, jusqu’à des assemblages déstructurés, pliages façon origami ou affiches détournées en une du numéro.
  • Reliures maison : agrafeuse longue bras (“l’arme fatale” pour voir grand) ; ficelle, coton, fil de broderie, la reliure primaire façon “bulletin scout” ; collage ou dos scotché au gros ruban adhésif.
  • Impression manuelle de tampons, de pochoirs ou d’encre typographique, pour booster identités, logos ou sommaires façon “manif’” (vu par exemple dans les fanzines anarchistes des années 80).

Il s’agit moins d’une école que d’une ébullition incontrôlée, où chaque fanzineur se construit un Oulipo graphique plus ou moins limité par la matériel du dimanche soir. Voir les interviews de Didier Wampas et Jean-Pierre Dionnet (Métal Hurlant) dans Libération, qui célébraient ce “bricolage sacré” comme un atout, non un défaut.

Quelques archives pour une plongée sensorielle

  • Covers & scans à explorer : l’immense base Fanzinorama propose des centaines de fanzines numérisés, à feuilleter pour voir l’évolution technique et esthétique.
  • Back issues collector : Sur Zines.fr, des archives de Futuropolis, Deke Dekster ou Les Inrockuptibles avant leur mue professionnelle.
  • Lectures : Pour l’histoire, “Fanzines : un siècle d’éphémère”, de Tristan Gauthier, était la première enquête solide (2008).

Pourquoi l’esprit des fanzines subsiste (et inspire le revival graphique actuel)

Si les techniques artisanales de duplication semblent aujourd’hui charmantes et dépassées, elles irriguent le revival graphique des 2010’s et 2020’s. Cette “malfaçon” cultivée, ce grain inimitable, sont désormais recherchés dans l’identité visuelle des labels indie, micro-éditeurs ou collectifs graphiques. On retrouve la risographie dans tous les coins branchés, la photocopie simulée dans les typo digitales, la reliure hasardeuse érigée au rang de manifeste.

Raconter l’histoire technique des fanzines, c’est se rappeler que chaque numéro devait réinventer l’impression, avec ses moyens – et surtout son envie d’interpeller. En creux, une leçon pour quiconque pense qu’il faut “le meilleur matériel” pour innover ou marquer sa génération : parfois, c’est la contrainte qui fait basculer l’objet culturel du côté du culte.