Coup de projecteur sur les faiseurs d’icônes : graphistes stars et leurs styles cultes dans la presse 70’s-80’s

18 août 2026

L’explosion visuelle des seventies et eighties : un manifeste imprimé

Impossible d’évoquer l’imaginaire graphique des années 70 et 80 sans voir défiler sous nos yeux un kaléidoscope de couvertures osées, de lettrages gonflés à la disco, d’agencements qui sentaient la sueur des rotatives et la liberté créative. Ce n’était pas qu’une question de goût du moment : la presse imprimée incarnait alors la scène où les graphistes affirmaient un véritable manifeste visuel, entre révolution esthétique et nouvelles possibilités techniques.

Des pages de Libération qui claquaient comme des étendards pop, aux couvertures cultes d’Actuel façon manifeste underground, jusqu’à la sobriété chic d’un Vogue Paris revisité par la modernité, chaque titre majeur possédait son identité. Mais derrière ces success stories à la française, qui étaient les chefs d’orchestre, les faiseurs d’icônes graphiques ? Plongée en technicolor et bruits de massicot.

Libération et le choc Etienne Robial & Gérard Paris-Clavel : la typo en révolution permanente

Le duo Etienne Robial et Gérard Paris-Clavel n’a pas seulement habillé Libération ; il a propulsé la presse dans une nouvelle ère visuelle. Dès la refonte de 1978 – sous la houlette de Serge July – le journal devient une matrice d’innovation. Robial impose la modernité suisse tout en dynamitant les codes. Adieu empilages sagement alignés, bonjour titres cassés, colonnes décalées, jeux de rectangles rouges et lettrages agressifs. Le logo, devenu culte, est signé Robial : une diagonale énergétique qui claque comme un slogan.

Paris-Clavel – activiste graphique et cofondateur du collectif Grapus – infuse dans la maquette une pulsation subversive, flirtant avec le collage, le photomontage, le détournement. Grapus multiplie à la même époque les collaborations pour la presse engagée et les affiches syndicales. Leur style ? La collision entre l’engagement politique et la liberté plastique. En 1982, 37% des lecteurs de Libération déclarent consulter le journal autant pour sa maquette que pour ses éditos (Source : INA).

Les codes qui font mouche :

  • Une grille typographique souple, loin du carcan moderniste
  • Couleurs primaires saturées, usage du blanc typographique en contraste
  • Titres tout caps qui n’ont pas peur d’occuper la moitié d’une page
  • Mix de photos brutes et d’illustrations percutantes

Jean-Paul Goude, le magicien du mix média pour Égoïste et le glamour de Vogue

S’il fallait n’en retenir qu’un pour incarner la fusion entre l’art, la mode et la presse, ce serait Jean-Paul Goude. Directeur artistique déjanté de Vogue Paris (1970-1973) puis créateur de l’identité visuelle du mythique Égoïste à partir de 1977, il impose un style reconnaissable entre mille : une audace visuelle, baroque et élégante, faite de mises en scène surréalistes, de retouches insolentes, d’expérimentations photographiques.

  • Chez Vogue, il dépoussière le chic à la française, le pervertit par l’ironie et la performance graphique. Il collabore avec des photographes majeurs (Guy Bourdin, Helmut Newton) et repousse la frontière entre visuel de mode et création pure.
  • Pour Égoïste, il conçoit d’immenses pages noires et blanches, où la typo devient complice de la photo, où chaque spread est un tableau qui ose l’impossible. Égoïste reste encore aujourd’hui la référence du magazine “graphé”.

Son style influencera même la pub (Kodak, Perrier) et la culture visuelle pop au sens large. Un fun fact ? Son affiche boycottée pour “les Pièces Jaunes”, jugée trop sulfureuse, fait scandale… Preuve qu’il n’a jamais été simple décorateur, mais générateur de conversations.

Willy Fleckhaus : le Bauhaus pop dans Twen et le ‘papier glacé’ européen

Impossible de passer sous silence l’irrésistible Willy Fleckhaus. S’il marque la presse allemande avec Twen dans les années 60, c’est dans les seventies et eighties qu’il infuse partout sa vision, de Frankfurter Allgemeine Magazin à l’édition étendue du Stern. Il impose :

  • Une grille rigoureuse inspirée du Bauhaus, mais twistée de couleurs pop
  • Des jeux de typographies monumentales, souvent en « bas de casse »
  • Un usage de la photographie en pleine page, presque cinématographique

On le surnomme “le magicien du magazine” (Die Zeit, 1994). Il est celui qui a permis à la presse photo d’être aussi un support graphique contemporain. Aujourd’hui, nombre de DA de mode ou de culture avouent avoir tout piqué à Fleckhaus… mais personne n’a su refaire le coup de Twen.

Fun fact : on dit que ses couvertures étaient si attendues qu’en 1972, le tirage de Twen doublait les semaines d’apparition d’un de ses portfolios “hors-série”.

Peter Knapp et la modernité kinetic de la presse française

Parfois oublié dans les listes officielles, Peter Knapp a pourtant redéfini la presse mode et féminine (et pas que) dans la France gaullienne. À la direction artistique de Elle (à partir de 1959, et jusqu’aux années 1970, avant de revenir plusieurs fois), il explose la mise en page sagement adaptée de l’imprimerie traditionnelle, introduit la dynamique suisse :

  1. Pages asymétriques, typographies mobiles, blancs tournants assumés
  2. Grande liberté photographique (angles improbables, modèles en mouvement, visuels découpés comme des photogrammes)
  3. Des surimpressions, choix de couleurs éclatantes, d’aplats francs

Son obsession du mouvement inspire autant la presse que l’affichage public ou la télé (il réalisera l’habillage de Plato chez Decaux). Résultat : une identité visuelle qui fait swinguer la presse féminine, loin du corset chic d’antan.

Claude Maggiori : pop, punk et mauvais genres chez Actuel

Actuel, impossible à confondre ! Sa décennie flamboyante (1979-1994) doit tout à Claude Maggiori, artisan du choc visuel. Maggiori, passé chez Métal Hurlant, injecte dans Actuel une énergie d’atelier graphique : détournement, collage, hybridation pop, typographies gonflées façon bubble-letters ou cassette VHS. Il utilise la couleur comme un cri, reprend les codes du fanzine sous acide en les magnifiant.

  • À l’heure où les newsmag archi-classiques tenaient le haut du pavé, Actuel devient l’antéchambre d’un graphisme “trop” : trop kitsch, trop pop, trop Sex Pistols. Les lecteurs suivent. En 1982, le tirage du magazine double en deux ans, pour atteindre 130 000 exemplaires (Source : Le Monde).
  • Maggiori fait sortir la presse d’un entre-soi “beau livre” pour la contaminer au street art, à la bande dessinée, au DIY visuel.

Collectif Grapus : l’influence graphique politique, entre engagement et disruption

Dans l’ombre de la presse mainstream, Grapus (fondé en 1970 par Pierre Bernard, François Miehe et Gérard Paris-Clavel) secoue l’univers graphique de la presse associative, alternative, syndicale… Leur style ? Collage radical, typo manuscrite géante, illustration vindicative. Très influencé par le graphisme contestataire (Tchécoslovaquie 68, Atelier Populaire de Mai 68), ils font respirer la presse militante par l’irrévérence graphique. Les suppléments spéciaux de L’Humanité ou les inserts pour la CFDT portent leur empreinte.

  • Collages, jeux d’échelles sur la typographie, silhouettes détourées, photocopies trash
  • Détournement d’icônes (Marianne, le poing levé, la colombe, etc.)
  • Un slogan : « Nos images prennent parti »

Sans Grapus, l’infographie de gauche des années 90 n’aurait ni cette patine, ni cette impertinence. Leur dissolution officielle en 1990 n’empêchera pas leurs membres d’irriguer, par la suite, les plus grandes agences de DA françaises.

Zoom flash : quelques signatures internationales devenues incontournables

Que serait la géographie graphique 70’s/80’s sans quelques OVNIs internationaux, dont l’influence dépasse largement l’Hexagone ? Petite sélection à connaître d’urgence :

  • David Carson (surtout marquant à la fin des années 80, en précurseur du grunge-design pour Ray Gun) : il pulvérise le sens de la lisibilité, introduit l’anarchie visuelle punk dans la presse musicale et influencera la presse underground française des 90’s.
  • Milton Glaser (New York Magazine, Plato) : papa du célèbre « I ♥ NY », il est l’inventeur du modernisme pop U.S. dans la presse, qui débarquera bien vite dans les news et les mag culturels européens.
  • April Greiman : pionnière du graphisme digital, elle s’illustre par un usage novateur du pixel et de l’image de synthèse dès la fin des seventies. Un pont entre Los Angeles et Paris qui prépare ce que la presse digitale deviendra.

Sans oublier Barney Bubbles (New Musical Express, Sounds au Royaume-Uni), considéré comme l’un des papes du DIY graphique appliqué à la presse rock.

Tout ce petit monde dessine une généalogie du « look magazine » tel qu’on en fantasme aujourd’hui le revival dans nos mood boards.

Des papiers découpés à l’ère numérique : héritage et résurgences actuelles

Dans la presse contemporaine, l’héritage de ces magiciens des années 70 et 80 explose à nouveau : colorama pop et typographies exubérantes reviennent dans Les Inrocks, Télérama ou Vogue Hommes qui multiplient les coups d’œil rétro. Le graphiste français Jean Jullien se réclame ouvertement de Fleckhaus et Robial. Et le boom des néo-mags — L’Instant Parisien, Milk, Frankie — fait du « vintage choc » une valeur sûre, preuve que le style né sous les années punk et glamour n’a jamais quitté les rotatives.

Les écoles de design graphique ne s’y trompent pas : le revival ne se limite pas à une nostalgie, c’est devenu un langage à part entière. Les DA d’aujourd’hui savent que chaque format, chaque grille, chaque « détournement » a son histoire, et qu’oser bousculer la mise en page, c’est aussi rendre hommage à ce qui s’est joué — en mieux ou pire — sur papier journal.

Pour les nostalgiques comme les curieux, ces graphistes sont des balises et des boussoles, dont l’ironie, la poésie ou la radicalité irriguent encore nos écrans… preuve que les années 70 et 80 n’en finissent pas d’être notre machine à remonter le style.

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